1951-2011
Et soixante ans plus tard...
Parce que je suis un homme particulièrement sensible au déroulement inexorable du temps, à sa profondeur abyssale mais aussi à la fragilité qu’il crée, je suis toujours ému lorsque je suis confronté à une institution dont la création remonte loin dans le passé. A Sao Joao del Rei, au Brésil, existe toujours un orchestre d’amateurs fondé à l’époque baroque. La maîtrise des jeunes chanteurs que j’ai entendue à Dresde est aussi ancienne que la musique de Bach.
Dans le Nouveau monde où le rapport au temps et le statut culturel ne sont pas les mêmes que dans les vieux pays, la création, le maintien et l’épanouissement d’institutions fortes et pérennes n’est possible que si leurs fondateurs et leurs continuateurs ont le sens aigu de leur responsabilité de bâtisseurs par rapport à l’histoire et à la culture. Le Centre d’arts Orford, officiellement créé il y a soixante ans, en 1951, me semble illustrer à la perfection la qualité des hommes et des femmes - Gilles Lefebvre, Anaïs Allard-Rousseau, Laurette Desruisseaux-Boisvert et l’abbé Joseph Hector Lemieux - , qui, en pleine période de grande noirceur, furent possédés d’une vision d’avenir : la nécessité d’ouvrir, dans une superbe niche à l’ombre du Mont Orford, un camp des Jeunesses Musicales du Canada où, autour de deux bâtiments de ferme abandonnés, les dix premiers élèves dormaient dans des tentes. L’enthousiasme prit le dessus sur les conditions précaires des premiers temps et le camp devint au début des années 1960 une réelle Académie de musique où le nombre d’étudiants allait croissant d’année en année. Dès la fin des années cinquante, elle élargit l’embauche de ses professeurs à l’international, notamment avec des piliers des Jeunesses Musicales de France comme le pianiste Vlado Perlemuter, la harpiste Marie-Claire Jamet et le flûtiste Christian Lardé.
L’observateur extérieur ne peut qu’être à la fois étonné et admiratif devant les initiatives et les réalisations qui s’enchaînent ensuite à un rythme régulier, ce qui témoigne de la volonté de développement et de construction de ses protagonistes En 1960, on inaugure une salle de concert de 500 places, la première du genre au Canada, conçue surtout pour la musique de chambre, fondée sur les plans de l’architecte Paul-Marie Côté sans laquelle le Centre ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui : le lieu d’un festival. Dans la foulée, le camp musical devient le Centre d’arts Orford des Jeunesses musicales du Canada. En 1968, un pavillon central regroupe une cafétéria, la réception, une salle à manger et une salle de réunion. Deux résidences de 60 chambres viennent ensuite augmenter la capacité d’hébergement du Centre. En 1972, le pavillon de l’Homme et la Musique de l’Expo 67 est reconstruit au Centre d’arts et abrite les bureaux administratifs, des salles de cours, de réunion et d’exposition. Au cours de l’année 1970, une quarantaine de chalets-studios sont construits dans la forêt, lieu de rêve. En 1989, le Centre d’arts inaugure un pavillon multifonctionnel doté d’un centre de documentation, 32 studios de pratique et une salle de répétition d’orchestre. Plus récemment, en 2004, la construction du pavillon Laurette-Desruisseaux-Boisvert permet l’ajout de 15 chambres et des espaces de bureaux répondant aux besoins d’aujourd’hui.
Mais si la construction des infrastructures aura été essentielle pour le développement du Centre, les activités artistiques qu’elles hébergent ne le sont pas moins. Le Camp musical passe de deux semaines en ses débuts à une Académie estivale de plus de deux mois. Karl Engel, Lorand Fenyves et Paul Tortelier ne dédaignent pas d’y enseigner. Les arts plastiques et le théâtre ne sont pas absents. Dès 1951, le Centre avait accueilli une historique exposition des automatistes (Barbeau, Riopelle, Gauvreau et Borduas). Louis Perrier pour les métiers d’arts, Yves Trudeau pour la sculpture, Jacques Zouvi pour le théâtre et Claude St-Denis pour le pantomime y sont venus enseigner. En 1983 s’y tient un symposium consacré à la mosaïque, le premier en Amérique du Nord et dirigé par le grand maître Paolo Racagni. Encore aujourd’hui, on peut admirer chaque été des expositions de peintures et flâner dans le jardin de sculptures, riche d’une vingtaine d’œuvres. L’Orchestre Mondial des Jeunesses Musicales avait vu le jour en 1970 au Centre d’arts Orford, et il y reviendra en 1976 et 2008. C’est en 2010, sous l’impulsion de Jean-François Rivest, son actuel directeur artistique, qu’un Orchestre de l’Académie Orford comme tel est créé, donnant l’occasion à de jeunes artistes d’une vingtaine de pays de se côtoyer et d’apprendre les uns des autres, non seulement musicalement, mais aussi culturellement et humainement. Car l’éminente dignité d’un Centre d’arts comme celui d’Orford, c’est d’être le laboratoire, le modèle réduit de ce que devrait être la planète : le foyer d’un lieu d’échange, de tolérance et de coopération, visant l’épanouissement non seulement de notre société, mais de toute l’humanité.
Lieu idéal de formation pour les jeunes musiciens et musiciennes confrontés aux standards internationaux les plus exigeants, le Centre d’arts Orford devient aussi un pôle essentiel de l’activité culturelle et musicale du Québec et du Canada avec la création du Festival Orford en 1960. Les fondateurs de 1951 auraient-ils pu imaginer qu’un jour, ce coin de pays accueillerait Wilfrid Pelletier, Franz-Paul Decker, Charles Dutoit, Yannick Nézet-Séguin et Kent Nagano, Maureen Forrester et Jessye Norman, Anton Kuerti, Dave Brubeck et Oliver Jones, Alexandre Lagoya et Ida Haendel…? Sans parler du Quatuor Orford qui s’est fait l’ambassadeur du Centre à travers le monde durant 25 ans, et du Théâtre du Nouveau Monde y présentant les productions de grands metteurs en scène et acteurs du Québec comme Guy Beaulne, Jean-Louis Roux, , Paul Buissonneau, Jean Gascon et. Lorraine Pintal. Aujourd’hui, ce n’est pas moins de 60 concerts, conférences, expositions et ateliers que le Festival Orford présente chaque année, de la mi-juin à la mi-août. Grâce au Centre d’arts Orford, cette magnifique région est devenue une destination obligée pour les festivaliers et pour tous ceux qui, durant leurs vacances, cherchent à célébrer l’union de la nature et de la culture.
Dans le rapide survol que je viens de risquer, j’ai nécessairement omis une multitude de noms essentiels, à commencer par ceux de toutes les personnes qui se sont dévouées à la direction artistique du Centre de sa création à aujourd’hui. Sans parler des membres des conseils d’administration successifs, des professeurs de musique invités, des concertistes, des accompagnateurs, des participants aux événements concernant les arts visuels et le théâtre, et de tous les collaborateurs essentiels mais souvent méconnus du public. C’est le grand mérite de ce livre que de donner l’occasion à tous ceux et celles qui fréquentent le Centre, de renouer, par les images et par les mots, avec son histoire. Il permettra aussi aux plus jeunes, nés après les premières heures glorieuses de création et de développement, de prendre conscience que la qualité du Centre d’arts Orford dont ils bénéficient aujourd’hui, est due à la persévérance de nombreuses personnes, parfois anonymes et souvent disparues. Le présent album-souvenir doit être conçu comme un Hommage à tous ceux et celles sans lesquelles le Centre d’arts Orford, son Académie de musique et le Festival Orford ne seraient pas ce qu’ils sont : une institution culturelle majeure du Québec, du Canada, et très certainement aussi, de l’Amérique du Nord.
Jean-Jacques Nattiez
Musicologue







